Vers des faillites de banques européennes ?

Déjà fragilisées avant la crise du coronavirus, les banques européennes voient leurs performances se dégrader fortement. Une situation qui pourrait avoir de lourdes conséquences pour la machine économique. Josse Roussel, professeur à la Paris School of Business, livre son analyse à Sputnik France.

Rouage essentiel de l’activité économique, le secteur bancaire européen ne fait pas exception et souffre fortement de la crise. La pandémie de coronavirus, désormais responsable de la mort de plus de 433.000 personnes à travers le monde, a mis à l’arrêt une bonne partie de l’économie pendant de longues semaines. Un contexte qui a fortement fragilisé des centaines de milliers d’entreprises à travers le Vieux Continent. Ces dernières ainsi que les particuliers redoublent donc de prudence, quand ils ne luttent tout simplement pas pour leur survie financière. Une situation loin d’être idoine pour les banques.

​Une récente analyse du Boston Consulting Group (BCG) relève que de nombreux indicateurs de performance se dégradent pour les banques européennes. Gwenhaël Le Boulay, spécialiste des institutions financières officiant en tant que consultant pour le BCG et cité par La Croix, note par exemple que «les provisions pour risques de crédits ont été multipliées par trois». «C’est considérable», s’alarme-t-il.

Des crédits à la consommation déjà en forte diminution

Pour sa part, le niveau de rentabilité des banques a chuté de deux tiers au premier trimestre 2020. Il évolue désormais à un niveau «bien en deçà du coût du capital», selon Gwenhaël Le Boulay. Les revenus des banques devraient ainsi chuter de 2 à 8% d’ici la fin 2020 par rapport à l’année précédente. «Et, d’ici à 2024, ces revenus pourraient être de 5 à 20% inférieurs à leurs niveaux d’avant le coronavirus», souligne La Croix.

«La conséquence immédiate est une faible capacité des institutions financières à prêter. Moins la rentabilité est élevée, plus elles vont se sentir fragilisées, moins elles seront disposées à prêter à l’économie. Même si les taux sont et resteront pour le moment bas, on peut penser que les conditions d’octroi des crédits seront plus difficiles, ce qui est négatif pour le fonctionnement de l’économie.

Nous constatons déjà un ralentissement du crédit, que ce soit aux ménages ou aux entreprises et la dégradation de la rentabilité bancaire devrait accélérer le processus», s’inquiète au micro de Sputnik Josse Roussel, professeur à la Paris School of Business et auteur de nombreux ouvrages sur l’économie.

Dans le détail, le Boston Consulting Group note que les crédits à la consommation sont en forte diminution: -3,1% de décembre à avril. Dans le même temps, les dépôts bancaires réalisés par les particuliers ont bondi de 4%. Même chose du côté des prêts aux entreprises, qui ont évolué à la hausse. Gwenhaël Le Boulay, toujours cité par La Croix, souligne cependant que ces sommes ne sont pas destinées à «financer le futur, sous la forme de nouveaux équipements ou de nouvelles acquisitions», mais «servent à créer des coussins de sécurité de liquidités».

La situation est d’autant plus compliquée que la fragilité des banques européennes ne date pas de la crise du coronavirus. La politique de taux très faible pratiquée par la Banque centrale européenne (BCE) depuis plusieurs mois avait déjà mis à mal leur rentabilité. Fin 2019, l’Autorité bancaire européenne (ABE) sonnait l’alerte dans son rapport annuel.

Après avoir scruté les performances des 131 plus gros établissements du secteur, son constat était sans appel: la rentabilité était trop faible. Le chiffre de rentabilité des fonds propres était de 7%, en baisse de 0,2% sur un an. Un chiffre qui s’avérait insuffisant alors même que 80% des banquiers interrogés par l’ABE avouaient un coût du capital excédant 8%.

En novembre dernier, Luis de Guindos, vice-président de la Banque centrale européenne, déclarait ceci en ouverture d’un congrès sur la finance à Francfort:

«Le récent ralentissement des perspectives de croissance macroéconomique et le contexte associé de taux d’intérêt restant bas pour longtemps sont susceptibles de peser encore sur les perspectives de rentabilité.»

Et c’était donc bien avant la crise du coronavirus.

​Le 4 juin, la BCE a annoncé maintenir son taux marginal de facilités de prêts dans une fourchette allant de 0 à 0,25% et son taux de dépôt à -0,5%. Et ils demeureront «à leur niveau actuel ou plus bas jusqu’à ce que l’inflation converge durablement à niveau suffisant, proche, mais sous les 2%», a affirmé l’institut basé à Francfort. Vu la situation actuelle, cela risque de durer longtemps.

«Pour l’heure, il n’y a aucune raison d’anticiper une modification de la politique monétaire de la BCE. Cette dernière maintient le cap des taux extrêmement bas. Nous assistons à un écrasement de la courbe des taux d’intérêt, les taux longs et les taux cours sont proches et la marge d’intermédiation pour les banques est très faible. Ceci représente un facteur négatif supplémentaire pour les banques», analyse Josse Roussel. Et de poursuivre:

«Elles se retrouvent dans une conjoncture très compliquée, avec une politique monétaire de taux très faibles, qui devrait se maintenir sur plusieurs années afin de contrer les effets négatifs de la crise économique, et dans le même temps, des créances douteuses qui s’accumulent.»

Les banques européennes se retrouvent également exposées au risque de faillite d’entreprises. Impossible de prévoir leur nombre avec certitude, mais de l’avis de nombreux observateurs, beaucoup de commerces seront forcés de mettre la clé sous la porte, balayés par la crise économique. En Allemagne, le fournisseur d’informations de crédit Crifbürgel a dit s’attendre à plus de 29.000 défaillances d’entreprises en 2020, 54% de plus qu’en 2019. Du côté de la France, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, reconnaissait récemment la gravité de la situation sur le plateau d’Europe 1:

«Il y aura des faillites et il y aura des licenciements dans les mois qui viennent.»

L’État a bien mis 300 milliards d’euros sur la table sous forme de prêts garantis, afin de permettre aux entreprises d’obtenir un soutien financier salvateur en cette période compliquée. Mais comme le note La Croix, il s’agit d’une «protection temporaire contre les faillites»:

«Une partie des entreprises avait déjà contracté des crédits avant la pandémie, et risque de rencontrer des “problèmes structurels très forts”. En cas de faillite, la garantie de l’État ne jouera pas pour les crédits précédents et le non-remboursement des crédits plus anciens affectera des banques déjà fragilisées.»

Tous les pays européens ne sont pas logés à la même enseigne face à cette possible crise bancaire. Les établissements français sont «plutôt solides», selon BCG.

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