L’émotion collective et la rumeur de rue ont depuis longtemps un rôle essentiel dans la diplomatie et la politique, surtout en démocratie. Cette émotion est rarement neutre ou spontanée, très souvent provoquée et canalisée. On se souvient, il y a quelque temps, de l’injonction à « être Charlie » et de ce défilé parisien où furent présents de nombreux chefs d’État et de gouvernement. Certes, l’attentat était odieux, mais de là à organiser un défilé de chefs d’État… Ils ont, normalement, des choses plus graves et plus importantes à régler. Après avoir eu, durant deux mois, une information exclusivement centrée sur le coronavirus et le décompte quotidien du nombre de morts, qui a occulté tout le reste, nous sommes désormais passés à autre chose, un autre combat, certes légitime sur le fond : le racisme. L’émotion renvoie à un autre élément clef en géopolitique : le temps. Il y a un temps pour tout, un temps pour mourir et pour s’indigner. Uderzo a eu la mauvaise idée de décéder durant le confinement, il n’a donc eu aucune publicité. S’il était décédé quinze jours avant, le président Macron aurait probablement organisé un hommage aux Invalides et les journaux auraient publié des numéros spéciaux. La valeur de cet homme et son rôle culturel a disparu de l’espace médiatique du fait d’être mort quelques jours trop tard. Si George Floyd était décédé il y a un mois, nous n’en aurions pas parlé non plus. Cette mort survient dans un bon tempo : le temps médiatique peut désormais parler d’autre chose que du coronavirus et l’élection présidentielle approche. Nous pouvons donc passer d’une hystérie médiatique à une autre.

Les États-Unis toujours là

On glose beaucoup sur la disparition et l’effacement des États-Unis, cette séquence médiatique montre qu’il n’en est rien. Pourquoi s’intéresser en Europe à la mort de cet homme, quelque dramatique qu’elle soit ? Nous ne sommes nullement concernés : c’est un fait de politique intérieure américain. Parmi les manifestants européens, bien peu savent où se trouvent Minneapolis et dans quel État, ni que cette ville, parmi les plus grandes des États-Unis, a été l’une des premières à avoir un maire socialiste (1916) et fut le fief électoral d’Hubert Humphrey, vice-président de Johnson, sévèrement battu par Nixon en 1968. Un fief démocrate dans un État démocrate, surnommé dans les années 1980-1990 « Murderapolis ». Dès les années 1920, la ville était le repère des gangs et des criminels. Qu’il y ait autant de manifestations en Europe pour la mort d’un homme dans cette ville montre que le continent demeure le satellite des États-Unis. Pourquoi ne pas s’indigner lorsqu’un crime raciste est commis à Sao Paulo ? Pourquoi n’y a-t-il aucune manifestation pour s’opposer aux razzias pratiquées par Boko Haram et à l’esclavage organisé de jeunes filles vers les marchés libyens ? Pourquoi aucune manifestation au sujet de la répression des Ouïgours par le gouvernement de Pékin ? Comme si l’histoire des États-Unis était celle de l’Europe et les problèmes sociaux des États-Unis les mêmes que l’Europe. Il y a un amalgame constant et une décalcomanie de l’Amérique vers l’Europe. On croirait revivre la même chose qu’à l’époque de la guerre du Vietnam ou de Cuba. Tout événement local peut devenir global, ou du moins régional. L’émotivité est contrôlée, encadrée, canalisée, jamais gratuite et improvisée. C’est tout le problème de la foule.

La foule, un rôle politique

Les gouvernements doivent tenir compte de cette foule, non seulement parce qu’elle peut voter, mais surtout parce qu’elle peut être extrêmement violente et non contrôlable, du moins sans manière forte. Les forces de l’ordre peuvent être très rigoureuses sur une personne, jamais sur une foule. En 2003, « la rue arabe » étant contre la guerre en Irak, les gouvernements de la région étaient obligés de s’aligner sur elle. Aujourd’hui, en France, le gouvernement se croit obligé de prendre position sur un événement survenu au Minnesota. La peur a changé de camp : elle n’est plus du côté de la foule, mais de celui du gouvernement. L’hystérie antiraciste a succédé à l’hystérie coronavirus, occupant tout le champ médiatique. Et pendant ce temps, rien sur les attaques de crickets en Afrique, sur la désintégration du Burkina Faso et sur la guerre au Yémen, tout phénomène autrement plus meurtrier. L’émotion empêche de réfléchir, voire lapide ceux qui tentent de réfléchir, afin d’imposer la domination de la foule. Dans le cas actuel, Floyd était loin d’être un enfant de chœur et a quelques lignes sur son casier judiciaire. Quant à Adama Traoré et à sa fratrie, ce sont des multirécidivistes. Pas de quoi donc les présenter en héros. Mais le mouvement de la foule portée par l’émotion impose une temporalité effrénée ou la mise en pause est en soi déjà une accusation.

Quand l’État valide l’émotion

L’événement le plus dramatique de cette opération est l’intervention du ministre de l’Intérieur qui consacre la supériorité de l’émotion sur le droit : « Les manifestations ne sont pas (autorisées) dans les faits, car il y a un décret du Premier ministre dans le cadre de la deuxième phase du déconfinement qui interdit les rassemblements de plus de dix personnes. Mais je crois que l’émotion mondiale, qui est une émotion saine sur ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s’appliquent. Il n’y aura pas de sanction et de procès-verbal. [Il faut]respecter les règles barrières. Nous ne souhaitons pas réaffirmer l’interdiction qui est de droit, qui est de fait. »


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